Jean-DiDier
et si c’était DéJà écrit ?
113
112
qui n’avait jamais été la sienne. De ses deux mains, il
tâta ses joues pour les détendre et mit de l’ordre dans ses
cheveux. Puis il les plaça sur ses tempes et les pressa
fort pour se masser. Quand il se regarda une dernière fois
avant de se diriger vers son bureau, il avait retrouvé une
figure humaine, il était à nouveau Jack. Il se sourit, et
d’un coup, tout son comportement du matin lui revint en
tête. Il décida d’aller voir Mrs Turnpike.
Alors qu’il marchait vers le comptoir où elle se trou-
vait en cet instant, Jack tenta de retrouver qui, autour de
lui, se tenait de cette façon, le menton plongé en avant,
regardant les gens par en dessous. La réponse lui vint
dans un flash au moment même où Mrs Turnpike se
tournait vers lui. Il lut sur son visage que son propre
air avait changé. Il lui glissa quelques mots d’explica-
tion vague sur son comportement du matin et se cacha
derrière la maladie de Lydie, disant qu’il n’avait pas pu
dormir correctement. La réponse de Mrs Turnpike lui
parvint comme s’il se trouvait de l’autre côté d’une vitre.
Il n’était pas tout à fait là : Jack était perdu dans ses
pensées. Ou plutôt dans une seule pensée, car il se répé-
tait depuis quelques secondes : « Je me tenais comme
Mike. Je me tenais comme Mike… »
Il s’enferma dans son bureau, et pour la première fois
de sa carrière de fonctionnaire, fit une brève sieste. Il avait
un peu trop mangé. Il se réveilla complètement paniqué
et se précipita dans le cabinet de toilette attenant pour
se remarque pas. Deux écoliers passèrent en courant et il
essaya de leur sourire, mais il dut leur faire une grimace,
car ils le regardèrent bizarrement. Jack n’arrivait pas à
sortir de cela, à redevenir le personnage calme et avenant
qu’il avait toujours été. Avant… avant quoi, au fait ?
Jack retourna à la bibliothèque puis se dévisagea dans
la grande glace qui se trouvait à l’entrée, placée là pour
permettre au public de vérifier sa tenue avant de sortir. Il
fut étonné de découvrir son propre visage dans le miroir.
Il s’attendait presque à en voir un autre.
De fait, Jack avait omis de se raser ce matin-là, il n’avait
sans doute pas bien dormi, vu les cernes énormes qui
entouraient ses yeux, et ses cheveux étaient quelque peu
ébouriffés. Il aurait été crédible dans le rôle du type qui
avait passé une nuit blanche hors de chez lui. C’était sans
doute la première fois de sa vie qu’il oubliait de se raser
et qu’il se présentait dans cet état à son travail. Il était le
directeur, mais tout de même… En réalité, en s’examinant,
Jack sentit que ce n’était pas son aspect qui posait le plus
problème, mais son regard, qui était plus qu’étrange. Jack
se fixa durant plusieurs dizaines de secondes et finit par
saisir ce qui n’allait pas, ce qui n’était pas normal, parce
que complètement différent de lui-même. Debout devant
la glace, il releva son menton en douceur. Ses propres
yeux lui apparurent doucement dans leur éclat naturel. Il
se reconnut enfin. Il lui apparut qu’il se tenait le menton
rentré dans la poitrine depuis le matin, dans une attitude