LA LIBERTE
ALTERITE LIMITE JUGEMENT Modèle
Imitation + + + Français
Dépendance + + - Antique
Force + - - Anglais
Obéissance - + + Religieux
Autonomie - - + Allemand
Contrainte - + - Médiéval
Hétéronomie + - + Asiatique
Anomie - - - Américain

Quelles sont les prémisses, historiquement, de cette tentative de la découverte de l’expression concrète de la notion de liberté ?

Sociologiquement, le sociologue Gurvitch avait déterminé en 1955 jusqu’à six sens liés à cette notion de liberté. Son but étant de sauver la liberté, soit en l’incluant dans les déterminismes sociaux, soit en l’excluant de tout enjeu politique. L’intérêt de la démarche est de ne pas considérer la liberté comme une conquête ou un moteur. Ce n’est pas elle-même une variable historique ou sociologique, mais une constante visible ou invisible, choix platonicien abandonné en chemin mais qui resurgit à propos.

Je dénombre huit caractères. Bien loin d’être un seul et unique absolu, la liberté comporte huit absolus, les huit caractères qui découlent nécessairement de trois caractéristiques.

Pour Sartre, ce qui est nommé imitation ici s’intitule la mauvaise foi chez lui. La mauvaise foi consiste à ne pouvoir qu’imiter son rôle niant ainsi sa propre existence, donc une liberté conçue négativement car, selon moi, aussi, l’imitation conçue comme caractère de la liberté appartenant au 1er degré de normalité, et Sartre adopte des positions opposées à la conception de la liberté, au sens ancien et occidental, en fait où, pour résumer, ce qu’il appelle la mauvaise foi est de ne pouvoir être libre, comme l’imitation, c’est-à-dire un état provoqué par l’illusion du choix qui ne fait que refléter la détermination structurelle à faire tel choix plutôt qu’un autre.

Rousseau disait que les récalcitrants, il fallait les forcer à être libres. En effet, le premier caractère de la liberté, ce me semble, est la force. En détail, je peux annoncer que du fait de la présence de la force dans le premier degré de normalité, celui de la nature, non encore celui du social, qui constitue le second degré de normalité, il convient de la considérer avec l’esprit de contradiction. La force, ici, est la sentence juridique elle-même. Vous constaterez avec moi qu’il y a une certaine contradiction à dire que force restera à la loi. Ce n’est pas suffisant de dire avec Nietzsche que l’on est riche de ses contradictions, Marx, à la suite de Hegel, pour dire que la contradiction est motrice dans l’histoire, certes mettant à mal les principes antiques de non-contradiction et d’identité. La force, chez Rousseau, c’est que l’on ne peut être que vil avec ce qui relève de la vilénie. L’homme nait libre et partout il est dans les fers, commence-t-il, c’est que l’on est forcé, on a compris que la loi du plus fort peut être convoquée, bien qu’il ne considère pas que l’homme soit un loup pour l’homme, pour autant il y a une certaine garantie en ceci que l’on peut imaginer un contrat social fort et que nul n’est méchant volontairement, disait Platon, donc la méchanceté est plus à plaindre qu’autre chose, et ne pourrait être considérée comme une menace singulière profonde, toujours est-il qu’il faut la combattre avec les armes du droit, lequel s’efforce, à juste titre, d’imaginer des bagnes afin de socialiser, schématisant une sortie vers le 2nd degré de normalité, et de punir, incarnation du 1er degré de normalité. La force, de par sa position très basse dans les caractères de la liberté, comporte des contradictions à foison. Malgré tout, Rousseau comprend que sa première forme est la force, tant celle du loup dans la bergerie, et que celle du droit face à l’innommable. D’où un discours en apparence contradictoire, toutefois logique à ce niveau de réflexion. Ne parle-t-on pas de violence légitime ou symbolique avec Bourdieu ? Il s’agit d’une même idée générale. La force est une forme de liberté, la première d’entre elles, donc la plus dure et la plus résistante.

Mais si l’on met des limites à cette force, en se reportant au tableau, on constate la présence d’un caractère proche de la force dans les faits, celui de la dépendance, qui, par esprit de contradiction, du fait de son appartenance au 1er degré, peut tout aussi bien être muée en son opposé, l’indépendance. On s’imagine souvent la liberté comme indépendance, mais cela vaut tout aussi bien pour la dépendance, selon les contradictions inhérentes au 1er degré de normalité. En effet, l’on peut être libre en étant dépendant des lois lorsqu’elles sont justes, tout comme l’indépendance peut tout aussi bien être traitée comme une denrée rare. La dépendance, proche de la force, s’en distingue par la protection, limite imposée à la force. De la dépendance du serf et de l’esclave, respectivement, par rapport à son seigneur et à son maître résulte leur liberté, et l’indépendance est catégorisée comme affranchissement. Dépendance et indépendance sont égales devant la liberté permise car tantôt elle est un refuge, tantôt elle sert à s’extirper d’une situation inconfortable.

Le 4e article de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 aborde cette correspondance entre les 3 caractéristiques, et, tant bien que mal, les trois phrases qui constituent cet article censé caractériser à lui-seul les conditions de la liberté, laquelle s’est développée, en accord avec Sartre précédemment, en une imitation chez les Européens, plus qu’une autonomie, laquelle constitue la plus haute expression de la liberté ; mais l’article en lui-même laisse une certaine marge, et par translation, chaque gouvernance pourrait opérer selon un certain type de liberté, nécessitant réellement une théorie sans équivoque sur la question pour empêcher un gouvernement de s’immiscer dans la gouvernance d’un autre, et ainsi respecter le principe de souveraineté.

Article 4 (26 août 1789) :

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ».

Comment ne pas accepter que les 3 caractéristiques qui ressortent sont bel et bien autrui, comme altérité face à l’individualité, consacrant tout autant la collectivité et l’individualité, dans un esprit laïc, et pas seulement l’individualisme bourgeois ; les bornes, représentant une limite, tant celles que l’on se donne que celles inhérentes à notre nature ou fonction ; la loi, la Société, n’étant autre chose que le jugement spontané ou réfléchi d’une population érigée en nation. Les 3 caractéristiques de la liberté que sont l’altérité, la limite et le jugement se dégagent de cet article. L’article 4 est un condensé de contradictions, de droits et de devoirs, malléables à merci selon le truchement de chaque caractéristique. L’objectif patent est l’intérêt général. Le caractère le plus à même capable de nourrir cet idéal est l’autonomie de l’individu, de l’idée de la nation. On ne peut donc pas imposer son propre caractère de liberté car il en existe sept autres, quelque peu hiérarchisés. L’autonomie est une compétence de fin de 3e au collège. Tout comme la responsabilité, qui est une passerelle nécessaire pour parvenir au degré ultime, dans ces conditions, celui de la volonté générale, c’est-à-dire la souveraineté, au niveau social, dixit Rousseau, et dont la bourgeoisie l’a transformée en intérêt général plutôt qu’une volonté générale un peu abstraite et dérisoire. Toutefois, la souveraineté existe au niveau moral, ce qu’Aristote appelle le souverain bien, mais à ces époques lointaines, on vivait sous le caractère de la dépendance au niveau de la liberté, du fait de l’esclavage, du polythéisme, de la finitude exprimée par l’expression d’Aristote d’un monde sublunaire et d’un autre au-delà de la sphère des fixes. Aristote, surnommé le liseur à l’Académie de Platon, effectua une synthèse de la pensée grecque, laquelle est aux antipodes de la réalité sociale qu’ils vivaient. Alors qu’ils vivaient sous un état de dépendance, ils ont imaginé l’autonomie sans pouvoir y accéder. Pour pouvoir devenir autonomes, il leur aurait fallu renverser les trois caractéristiques qui faisaient écueils. Au niveau du jugement, ils ont dû inventer la vérité pour sortir des croyances, de la doxa. Au niveau des limites, le géocentrisme en astronomie, le naturalisme en biologie permettaient de saisir l’étendue et la relation entre les corps matériels. Au niveau de l’altérité, ils ont dû aussi créer la reconnaissance de l’autre à travers un ensemble de joutes sportives, oratoires, et démocratiques. D’une vie régie par la dépendance, ils n’ont pas imaginé l’indépendance, mais l’autonomie, l’inverse en somme.

Mais dans l’autonomie, d’un point de vue pratique, on trouve un jugement affirmé. Or, il est besoin d’un fort niveau de civilisation, de connaissances scientifiques, de représentation politique, de matière juridique. L’on peut donc faire fi de tout jugement sans pour autant entamer ni la considération d’autrui ni celle des capacités objectives d’action, sans limite. Cette anomie est présente aux Etats-Unis lorsqu’ils se sentent offended par un jugement. Ce n’est pas seulement que les jugements y sont plus violents, mais l’on y est plus prompt à y réagir, car les jugements s’y valent, s’y tolèrent, s’y heurtent. La liberté des Américains est anomique, sans véritables lois puisque la croyance est constitutionnelle, sans limites puisqu’ils sont ultralibéraux, et sans le support d’autrui puisqu’ils sont contre le socialisme. Il convient de souligner que l’on est obligé un tant soit peu de polariser son caractère de liberté pour le faire exister, d’où l’apparence de préjugés qui en ressort. Et le préjugé américain qui ressort le plus vis-à-vis des Européens, c’est-à-dire lorsque l’anomie juge l’imitation, est l’aspect vieille école, old fashion, donc la moralisation par le jugement, là où les Américains ne vont pas nécessairement idolâtrer la vérité, le fait d’être sermonné, préférant le message divin sur la singularité. En effet, par chez nous c’est le mérite qui est encensé tandis que par chez eux c’est le travail réussi. La nuance tient à certains types de détermination. Pour revenir, à Sartre (Sartre écrit deux livres dont les thèses semblent antithétiques. Alors que l’être et le néant traite de la néantisation de la liberté, la Critique de la raison dialectique aborde la liberté sous un aspect conflictuel. Sartre semble se contredire dans son évocation de la liberté. Or, selon les contradictions du 1er degré de normalité auquel appartient l’imitation, cela est tout à fait logique que Sartre se contredise dans sa considération de la liberté), notre porte-étendard de la liberté au sens de l’imitation, il dit que l’enfer, c’est les autres. Non pas autrui comme caractéristique, mais le jugement qui provient lui-même de la conception que se sont fait tous les autres d’une approche, et qui se matérialise dans les autres effectivement. Par exemple, il faut rentrer dans un cadre, scolaire, hiérarchique, organisationnel, comme une planification dans l’esprit d’un novice. L’enfer, c’est de ne pas rentrer dans un cadre, donc de ne pouvoir imiter les autres. En cela, un américain n’est pas déterminé par un cadre, et se distingue de nous par son anomie. Le nomos, c’est la loi, donc il n’a pas de lois, pas de moyen de se contrôler, tant dans la stigmatisation que dans la façon d’y réagir ou de s’en prémunir. Pour se défendre en cas extrême, il leur faut employer la force, proche de l’anomie, où il ne suffit plus que de nier autrui, d’où un isolationnisme politique pour ce qui concerne autrui, aucune planification économique pour ce qui concerne les limites, et un libéralisme philosophique pour ce qui concerne le jugement. Donc, une anomie conjoncturelle.

A contrario, l’histoire permet une amélioration de l’autorité afin de faire converger les intentions particulières. C’est pourquoi, tant l’obéissance émerge que la désobéissance éclate. L’autorité peut être confirmée par le libre-consentement de chacun à se soumettre à des principes utiles à autrui, et l’autoritarisme peut être combattu grâce au libre-arbitre pour recouvrer le jugement libre, pour dire ainsi. Dans l’obéissance, la caractéristique d’autrui est nié au profit d’un ordre qui le dépasse, cet ordre exige une limite caractéristique dans les aspirations de chacun, et le jugement caractérisé épouse volontairement celui de l’autorité, tant en épousailles qu’en divorce, pour poursuivre derechef sur les contradictions du 1er degré de normalité.

L’hétéronomie nous est bien moins compréhensible dans la mesure où il s’agit de l’expression de la liberté chez les Orientaux. Le bouddhisme et l’hindouisme, en recherchant le nirvana, recherche une sorte de liberté qui n’a d’autre caractère de la liberté que celui de l’hétéronomie. La caractéristique liée à autrui est présente dans la réincarnation, la compassion et le fait de s’annihiler soi-même. La caractéristique des limites n’est pas abordée du fait du recours à des cycles, sans genèse ni chute, sans commencement ni jugement final. Par contre, la caractéristique du jugement existe car l’objectif est d’obtenir un sujet connaissant, ouvert à son environnement, et capable d’action morale.

En toute logique, prise isolément, sans la comparer aux autres, la contrainte est contradictoire. En somme, elle peut permettre, comme elle peut freiner la liberté. Elle ne fait pas uniquement que la freiner, elle est aussi un consentement destiné à permettre le développement d’une disposition. La contrainte évite de s’intéresser à l’éducation de l’éducateur. Cette question de l’origine idéale de nos connaissances se résorbent à travers l’expérience que l’éduqué fait de la limitation de son champs d’action. La limitation stricte de ses possibilités externes est sans commune mesure avec leur développement interne. C’est l’appropriation de l’espace qui est visée, et ceci constitue un terrain propre à l’émergence de facultés. Et selon Montesquieu, tant l’éducateur que l’éduqué sont sauvés par la contrainte car pour l’un la contrainte évite le débordement d’idées, et pour l’autre la contrainte se substitue à son opiniâtreté, sa supposée omniscience.